Philippe Monod : La matière interrogée.
Encore un jeune artiste dont c’est la première exposition. Et d’emblée c’est le choc. Qualité de la peinture et du dessin, beauté de la sanguine. Puissance d’évocation, mais, surtout, pertinence des questions que pose cette œuvre tout à la fois inquiétante, obsédante, envoûtante, rassurante.
Qui sommes-nous et de quoi sommes nous faits ? interroge Monod. Sommes-nous vraiment faits de chair et de sang ? N’y aurait-il pas en nous un peu du règne végétal et un peu du règne minéral ? Et au passage de cette frontière qui nous fait basculer de la vie dans le néant, notre visage est-il encore un visage humain, un visage d’homme ou de femme, ou est est-il déjà ce végétal, en forme de pomme de terre symbolisant ce qui vit sous terre ? Cette pomme de silence, tel est le nom de ce visage-végétal, est le visage de notre moi redevenu humus. Le cycle est dès lors amorcé : La pomme de terre nourrira d’autres hommes qui redeviendront à leur tour végétaux.
Cet amalgame des règnes animal, végétal et minéral est une presque constante dans l’œuvre dessinée de Monod. Nous sommes à la fois visage et racine, visage et arbre, corps et eau. Parfois, nous sommes voués à disparaître et parfois à reparaître. Ainsi ce visage apparaissant dans l’entrelacs des branches d’un arbre-fleur qui n’en finit pas de s’élever : serions nous sauvés ? Semble dire le dessin. Autrement dit : serions-nous vraiment esprit ? Serions-nous vraiment capable de nous élever et de grandir, avec l’arbre, en direction d’une pureté céleste ?
Dans paysage de terre, nous croyons, en effet, voir un paysage fait de collines et d’autres accidents de terrain. Et il y a paysage, certes. Mais à y regarder de plus près, on remarque quelque part, entre deux couches sédimentaires, l’esquisse d’une silhouette humaine. L’homme fossilisé. Témoignage du passé, mais en même temps : espoir d’avenir car de ce fossile jaillira peut-être la connaissance : enfin saurons-nous d’où nous venons.
Cette interrogation du passé apparaît dans toute sa clarté dans une immense sanguine : un portrait ridé, ratatiné dont on ne sait d’ailleurs pas s’il s’agit de celui d’un homme ou d’une femme. Ce portrait c’est, en fait, celui de notre vieux monde, de notre vieille planète, d’où l’absence véritable de sexe. Mais derrière ce portrait, derrière l’image actuellement visible, quelle est son Histoire ? Une Histoire facile à deviner : faite de luttes, de déchirements, de guerres, d’atrocités, de haine… car les rides si profondes de ce Visage-Terre ne sont rien d’autre que le témoignage ou le miroir de la vie passée.
Le pain de terre, le poisson de pierre, etc, sont autant d’exemples prouvant combien Monod tente de réconcilier les trois règnes afin que, de cette réconciliation, surgissent les réponses aux grandes questions que l’homme ne cesse de se poser : qui sommes-nous et où allons-nous ?
Les huiles de Philippe Monod participent du rêve et de l’étrange. Un soleil dédoublé éclaire, ainsi que le feraient deux projecteurs, la surface du lac. C’est le calme…jusqu’au moment où l’on aperçoit,quelque part dans un coin du tableau, un chapeau qui flotte, objet anonyme, reste dérisoire de toute une vie que l’on devine achevée tragiquement. Ailleurs, dans une atmosphère de brume argentée, dans un univers fait d’aucune ligne ni d’aucun plan c’est-à-dire dans un espace encore vierge et parfaitement pur, éclot une apparition : ange, femme ou homme ? Nul ne sait. Et si c’était un sauveur ? Parfois, la grande question est à nouveau posée : d’où venons-nous ? Un cygne a plongé ; émerge de la surface de l’eau son seul arrière-train; et, de son long cou, le cygne fouille une vase qui ressemble étrangement aux circonvolutions d’un cerveau. Ici, le cygne n’est qu’un prétexte ; ce qui est important c’est qu’il recherche une vérité ou tout le moins une réponse au pourquoi de son existence… Et cette réponse, peut-être qu’Eros l’obtiendra de Thanatos, dans le sommeil ou dans la mort que le dieu grec lui apporte : Thanatos, en effet, vient prendre possession d’Eros, vient quasiment se greffer sur elle pour l’emporter vers un ailleurs où, peut-être, tout sera résolu ?…
Une remarquable exposition et, suivant la formule, un jeune artiste dont, sans aucun doute, nous reparlerons.
B.-P. Cruchet
Gazette de Lausanne, 20 octobre 1981